Les boules de Noël

Publié le par Katell d'Ys

Comme un écho à mes propres réflexions, un article de mon magazine "Causette" que je m'offre chaque mois et qui chaque mois m'épate ! Un texte écrit par Cathy Yerle qui s'intitule :

                                                        LES BOULES DE NOEL

 

 

Il me semble que je l'ai toujours vu là, dans ma rue, coincée sous le distributeur automatique de billets, entre la banque et le supermarché. Ce n'est pas à proprement parler une voisine. Pas vraiment non plus une copine, même si on papote souvent du soleil ou de la pluie. Elle gagne sa vie sur le trottoir en accomplissant l'extraordinaire performance de rester assise par terre toute la journée, avec ses gros pieds nus à l'air, la main en forme de coupelle et un marmot poisseux dans les jupons. Je connais aussi son jules. Un gars tout rond, tout brun qui tend la main plus loin, près du bureau de poste. De temps en temps, il vient lui dire des mots remplis de "r", puis après, il repart au bureau. De poste.
Elle n'est ni belle, ni moche, ni jeune, ni vieille. Elle est juste là. Souriante. Mais malgré tout, elle me gêne. Elle me gêne quand je mets ma carte bleu dans le distributeur et que j'enfourne les billets dans mon sac comme une voleuse. Elle me gêne quand je sors du magasin, le caddie bourré à craquer de victuailles alors que son mioche s'égosille à s'en faire péter les cordes vocales. Elle me gêne quand il pleut, en encore plus quand il neige. Elle est plantée là, tous les jours, comme le témoin de mon impuissance.
Le pompon, c'est en décembre. A la fin surtout, vers Noël. Quand j'ai sorti les gants, l'écharpe et le bonnet et qu'elle a toujours ses gros pieds nus et que ce n'est sûrement pas parce qu'elle a laissé ses petits souliers sous le sapin. Quand le supermarché dégueule de chocolats, de champagne, de foie gras, de dindes et que toutes ces horribles lumières clignotent à qui mieux mieux de tous les côtés de la rue et que j'ai trop envie de lui dire : "Allez, viens chez moi, je vais nous faire un thé. Après, on jouera au Monopoly pour voir si on te trouve une maison", mais que j'arrive à peine à la regarder.
A chaque fois, je me dis qu'il faut que j'agisse, que je milite, que je fasse une pétition pour elle, son morveux, son gros mari et aussi pour toutes ses copines et copains qui sont devant le cinéma d'art et d'essai, un peu plus loin. Celui qui a une super programmation humaniste, engagée, où, quand tu fais la queue pour avoir ta place avec tes gamins pour le Kid de Chaplin, à l'occasion de la séance de Noël, il y en a des dizaines, de kids, qui te regardent la main tendue et la morve au nez. Une pièce pour Gavroche et hop, v'la Cosette qui radine. Et après, c'est la mamie qui tend la paluche. Du coup, des fois, tu craques, tu leur dis, limite énervée, que tu ne peux pas donner à tout le monde, que c'est pas écrit "mère Noël" sur ton bonnet. Eux, ils se contentent d'articuler langoureusement :"Madame, madame" en te regardant la tête penché, pour bien pénétrer ton regard et transpercer ton coeur. J'aimerai leur dire que je ne suis pas une madame, que la charité, c'est pas mon truc, que je voudrais que mes impôts participent à les accueillir, les réchauffer, les scolariser, pas à illuminer les trottoirs de la ville avec des guirlandes en forme de pères Noël obèses ou d'angelots ventripotents.
Mais je ne moufte pas. J'entre dans la salle, les yeux rivés sur mes petits souliers. La séance terminée, je rentre vite chez moi en évitant du regard les tentes alignées près de la sortie de secours et, plus loin, la place vide de ma copine aux pieds nus, entre le distributeur et le supermarché.
Je couche mes gamins en omettant de leur lire la fin de "la petite fille aux allumettes" et je me sers un grand verre d'antidépresseur à 12°5 que je sirote face au sapin en me disant que moi aussi, comme lui, j'ai les boules.

Publié dans Des pensées...

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noelle 23/12/2016 19:21

Bel article Cathy ! un peu de nous...
" j'arrive" du blog de Fabrice , envie de le relire...merci d'avoir trouvé "La bonne clef " !
Merci de tes passages, heureuses fêtes !
Je t'embrasse

katell 24/12/2016 11:15

Comme tu le dis : un peu de nous...
J'ai mis du temps à trouver cette clef alors qu'elle était à porter de regard, il suffisait d'y penser mais parfois on se torture l'esprit pour rien (c'est mon cas) ! Je suis contente... Il est toujours là et le sera toujours puisque nous pouvons en parler... Je trouve cela très réconfortant.
Moi aussi, je te souhaite de bonnes choses, des moments chaleureux avec ceux que tu aimes et qui sont près de toi.
Je t'embrasse.